Comment un club sportif peut-il intégrer les enjeux environnementaux dans son fonctionnement sans les limiter à quelques gestes symboliques ?
Au bord du lac du Bourget, entre rivière, lac et montagne, le Chambéry Le Bourget Canoë Kayak (CLBCK) fait partie des clubs qui démontrent que la transition écologique ne se résume pas à quelques gestes symboliques. Ici, elle irrigue progressivement les projets, les partenariats et même les décisions stratégiques du club.
Cette évolution ne s’est pourtant pas faite du jour au lendemain. Elle s’appuie sur une histoire, une culture propre au canoë-kayak et sur la conviction qu’un projet environnemental n’a de sens que s’il répond également aux besoins du territoire, des pratiquants et du club lui-même.
À travers son projet « Je pagaie pour ma planète », lauréat du premier Challenge Sport Durable de la Savoie, le CLBCK montre qu’il est possible de faire de la transition écologique un véritable moteur d’innovation.
Découvrez nos échanges avec Jimy Berçon, ancien champion de France, membre du conseil d’administration et moteur de cette dynamique, pour qui l’objectif n’a jamais été de multiplier les actions isolées, mais bien d’amener progressivement le club à questionner ses habitudes.

Créé il y a plus de cinquante ans, le Chambéry Le Bourget Canoë Kayak est installé au Bourget-du-Lac (Savoie), dans un cadre naturel exceptionnel, entre le lac du Bourget, la Leysse et les reliefs alpins.
Le club accueille chaque année une centaine de pratiquants, du loisir jusqu’au haut niveau, autour de nombreuses disciplines : kayak de course en ligne, descente, slalom, dragon boat, kayak loisir ou encore paddle. Cette diversité permet au club de proposer une pratique accessible à tous les publics tout en accompagnant plusieurs sportifs engagés dans les circuits nationaux.
Mais pratiquer un sport de nature implique également une responsabilité particulière.
« Notre terrain de jeu, c’est l’environnement. Si les milieux naturels se dégradent, c’est directement notre pratique qui est impactée.»
Une évidence qui explique pourquoi les questions environnementales occupent depuis longtemps une place importante dans la culture du canoë-kayak.
Avant que la transition écologique ne devienne un sujet majeur dans le monde sportif, la Fédération Française de Canoë Kayak avait déjà intégré le rapport à l’environnement dans ses formations.
À travers le dispositif des Pagaies Couleurs, les pratiquants sont sensibilisés dès leurs premiers niveaux à la lecture des milieux naturels, à la compréhension des cours d’eau, au respect de la biodiversité, ainsi qu’à la sécurité en milieu naturel. Cette culture fédérale a contribué à l’émergence d’une conscience environnementale au sein des clubs.
Au Chambéry Le Bourget Canoë Kayak, cette sensibilité existait déjà avant le lancement de « Je pagaie pour ma planète ».
Le club participait régulièrement à des opérations de ramassage de déchets sur les cours d’eau et s’impliquait dans les instances locales de concertation réunissant notamment pêcheurs, gestionnaires de rivières, collectivités et acteurs des sports de nature. Une manière de contribuer aux réflexions sur les usages des milieux aquatiques tout en défendant les intérêts des pratiquants.
« Il y avait déjà une vraie sensibilité. Mon rôle a surtout été d’essayer de structurer cette réflexion et d’avoir une vision systémique qui prenne notamment en compte les enjeux climatiques.»
En effet, les émissions de Gaz à Effet de Serre (GES) des pratiques sportives sont souvent la dernière roue du carrosse dans les stratégies décisionnelles du sport car cela suppose souvent de reconsidérer nos habitudes et nos modes de pratique.
En 2023, l’appel à projets Impact 2024 offre au club l’opportunité d’aller plus loin. Rapidement, une conviction émerge : si un projet environnemental doit voir le jour, il ne doit pas être conçu comme une action isolée ou déconnectée de la vie du club.
« On voulait que ce projet soit au service de l’environnement… mais aussi du club. »
L’équipe commence alors par réaliser un véritable état des lieux.
À partir de ces observations, une idée prend forme : pourquoi ne pas aller directement à la rencontre des écoles primaires situées à proximité du club ? Pourquoi ne pas faire découvrir le kayak aux élèves de CM1 et CM2, âge auquel les enfants sont suffisamment autonomes pour vivre une véritable aventure sportive ? Et surtout, pourquoi ne pas démontrer qu’il est possible de rejoindre le club… à vélo ?
Le choix du public cible devient alors évident : les écoles situées à moins de cinq kilomètres du club. L’objectif est double : faire découvrir le canoë-kayak à de futurs pratiquants potentiels, tout en montrant qu’une activité sportive peut être accessible sans dépendre systématiquement de la voiture ou du bus.
« Quitte à recruter de nouveaux adhérents, autant essayer qu’ils soient jeunes… et locaux. »
Ainsi naît « Je pagaie pour ma planète », un projet qui mêle mobilité durable, découverte sportive, éducation à l’environnement et ancrage territorial.
Dès sa conception, le club fait le choix de ne pas agir seul. Autour de lui se constitue progressivement un véritable collectif de partenaires : le CISALB (Comité Intercommunautaire pour l’Assainissement du Lac du Bourget), la mairie du Bourget-du-Lac, le Conservatoire d’Espaces Naturels (CEN) de Savoie, les écoles du territoire, l’Éducation nationale, les parents d’élèves, mais aussi l’Agence Écomobilité, spécialisée dans le développement des mobilités actives.

Chaque partenaire apporte sa compétence.
L’Agence Écomobilité accompagne les élèves dans la préparation des déplacements à vélo : vérification des bicyclettes, rappel des règles de circulation, conseils de sécurité et mise en confiance des enfants avant les sorties.
Le CISALB conçoit, quant à lui, avec le club, un véritable outil pédagogique permettant d’aborder les enjeux liés à la qualité de l’eau, à la biodiversité et aux milieux aquatiques directement depuis les embarcations.
Cette coopération permet de construire un projet où le sport devient un support d’apprentissage, bien au-delà de la simple découverte du kayak.
Le projet se déroule en plusieurs étapes.
En amont, les élèves participent à plusieurs demi-journées de préparation. Ils découvrent les enjeux du changement climatique grâce à une Fresque du Climat Junior, sont sensibilisés aux mobilités actives et préparent leurs futurs déplacements avec l’Agence Écomobilité.
Puis vient le temps de l’expérience.
Le premier matin, les élèves rejoignent le club… à vélo. Un défi qui peut sembler anodin mais qui représente, sur un territoire de montagne, une véritable aventure. Certaines écoles sont situées à plusieurs kilomètres du club, avec près de quarante-cinq minutes de trajet et un dénivelé conséquent à franchir, notamment au retour.

Une fois arrivés au club, les enfants embarquent à bord d’un dragon boat, une grande embarcation collective particulièrement stable. Loin d’une simple initiation, cette sortie devient une véritable classe embarquée.Répartis en équipes, les élèves deviennent tour à tour botanistes, cartographes, préleveurs ou encore orienteurs.
Tout au long de la navigation, ils observent les affluents du lac, mesurent la température de l’eau, réalisent des prélèvements, identifient la faune et la flore locales, analysent les milieux traversés et découvrent les équilibres écologiques qui conditionnent la qualité de leur terrain de pratique.
Chaque escale est l’occasion de mener de nouvelles observations, guidées par les intervenants du CISALB.
Le sport devient alors un formidable support d’éducation à l’environnement.

La deuxième journée reprend le même principe, mais cette fois les élèves naviguent en kayak individuel, gagnant progressivement en autonomie avant de reprendre leur vélo pour regagner leur école.
Derrière la réussite de « Je pagaie pour ma planète » se cache une organisation particulièrement exigeante. Car si le projet semble simple sur le papier, il mobilise en réalité un grand nombre d’acteurs : enseignants, parents d’élèves, Agence Écomobilité, CISALB, mairie, CEN, bénévoles, éducateurs sportifs… Chacun joue un rôle essentiel au bon déroulement des deux journées.
L’organisation des déplacements à vélo constitue notamment un véritable défi. En plus de la coordination logistique, plusieurs parents doivent être formés et obtenir un agrément spécifique pour accompagner les classes sur la route.
À cela s’ajoutent les particularités du territoire. En région de montagne, les déplacements ne sont pas toujours linéaires : certaines écoles doivent composer avec un dénivelé important, rendant le retour à vélo plus exigeant pour les enfants.
« C’est souvent ce qui surprend le plus. On pourrait penser que le plus compliqué, c’est l’activité kayak. En réalité, la plus grosse organisation concerne presque les trajets à vélo ! »
Malgré ces contraintes, le projet démontre qu’il est possible de proposer une autre manière de se déplacer pour pratiquer une activité sportive, à condition de fédérer les bons partenaires autour d’un objectif commun.
Comme toute démarche de transition, le projet a également nécessité un travail d’adhésion en interne.
Si le conseil d’administration s’est rapidement montré favorable à l’initiative, certaines interrogations ont naturellement émergé : combien de temps faudra-t-il y consacrer ? Quels financements mobiliser ? Le projet bénéficiera-t-il réellement au club ?
Pour Jimy, la clé a été de ne jamais présenter « Je pagaie pour ma planète » comme une contrainte supplémentaire, mais comme une opportunité de répondre simultanément à plusieurs enjeux.
Au-delà de la sensibilisation des élèves, le projet permet de faire connaître le club auprès des écoles voisines, de créer des liens avec de nouveaux partenaires et de renforcer son ancrage territorial.
Progressivement, cette vision a été partagée par les bénévoles et les dirigeants.
« Aujourd’hui, les administrateurs ne se demandent plus si le projet est utile. Ils réfléchissent plutôt à la manière de le développer et d’accueillir davantage d’écoles. »
Une dynamique qui montre combien l’adhésion se construit souvent par l’expérimentation et les résultats obtenus sur le terrain.
L’un des enseignements majeurs du projet est justement de dépasser les seuls indicateurs sportifs.
Bien sûr, le club espérait que certains enfants découvrant le kayak prendraient ensuite leur licence. Dans les faits, les retombées sont plus nuancées.
« Les enfants adorent le projet. Mais ce n’est pas parce qu’ils ont passé deux belles journées qu’ils deviennent automatiquement licenciés. »
Pour autant, Jimy ne considère pas cela comme un échec.
Le projet remplit pleinement son objectif de sensibilisation et permet au club de se faire connaître auprès de familles qui n’auraient peut-être jamais franchi ses portes.
Surtout, il contribue à installer durablement le club comme un acteur engagé de son territoire, capable de construire des projets innovants avec les collectivités, les établissements scolaires et les associations environnementales.
Rapidement, « Je pagaie pour ma planète » dépasse le cadre d’une simple action de sensibilisation.
Le projet devient un véritable support de communication pour le club, illustrant concrètement son engagement en faveur de la transition écologique.
À chaque réponse à un appel à projets ou à une demande de financement, cette démarche permet de démontrer que les enjeux environnementaux sont pleinement intégrés au fonctionnement de la structure et ne relèvent pas d’une simple opération ponctuelle.
Cette reconnaissance se concrétise notamment en 2025, lorsque le Chambéry Le Bourget Canoë Kayak est récompensé lors du premier Challenge Sport Durable de la Savoie, dans la catégorie dédiée à la mobilité.

Une distinction qui vient saluer le caractère innovant du projet, mais aussi la capacité du club à fédérer un large réseau de partenaires autour d’une ambition commune.
Pour Jimy, cette reconnaissance est importante, non pas comme une finalité, mais parce qu’elle contribue à donner de la visibilité à des initiatives reproductibles par d’autres structures sportives.
Au-delà du projet lui-même, « Je pagaie pour ma planète » a surtout changé la manière dont le club réfléchit à son développement.
Aujourd’hui, la transition écologique ne constitue plus un sujet traité à part. Elle fait désormais partie des critères qui orientent les décisions du conseil d’administration. Lorsqu’un stage est envisagé, lorsqu’un déplacement est programmé ou lorsqu’une nouvelle activité est imaginée, plusieurs questions sont désormais systématiquement posées :
Le temps passé sur la route est-il cohérent avec le temps de pratique ?
Existe-t-il un site plus proche offrant des conditions similaires ?
Les véhicules seront-ils remplis ?
Peut-on mutualiser un déplacement avec un autre club ?
Peut-on prolonger un séjour afin d’optimiser un trajet important ?
Autant de réflexions qui viennent compléter les critères sportifs, techniques et financiers.
Pour autant, le club refuse une approche dogmatique. Les réponses varient selon les publics accueillis. Pour des sportifs engagés dans un parcours de haut niveau, certains déplacements demeurent indispensables afin de participer aux compétitions ou d’accéder à des sites spécifiques d’entraînement. À l’inverse, pour les groupes loisirs ou les jeunes en phase de découverte, le club privilégie désormais des destinations plus proches, encourage la mutualisation des transports ou adapte la durée des stages afin de limiter leur impact environnemental.
L’objectif n’est pas d’empêcher les déplacements, mais de mieux les questionner.
Cette nouvelle manière de raisonner irrigue progressivement l’ensemble des projets du club. Elle a notamment permis de relancer plusieurs opérations de nettoyage de la Leysse.
Au-delà de leur intérêt environnemental, ces actions répondent aussi à un enjeu de sécurité pour les pratiquants. Un vélo, un caddie ou tout autre objet immergé peut constituer un obstacle dangereux pour les kayakistes et compromettre la pratique sur certains secteurs.
Une illustration supplémentaire de cette philosophie portée par le club : préserver les milieux naturels, c’est aussi préserver les conditions d’une pratique sportive durable.
« Je crois que l’on a souvent tendance à sous-estimer notre pouvoir d’influence en tant qu’individu ou en tant qu’organisation. Ce projet ne changera pas le monde à lui tout seul, mais je suis convaincu qu’il se diffuse chaque année un peu plus dans le quotidien des élèves, de leurs parents, des enseignantes, des membres du club de kayak et même des conducteurs pressés qui apprennent à ralentir l’espace de quelques secondes pour encourager les gamins dans la dernière montée avant l’école. »
